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Jocelyn Bonnerave : Les Versets chamaniques

15/11/09 - Livres - Entretien (1) Avec "Nouveaux indiens", Jocelyn Bonnerave débarque en Littérature sous les signes du polar détourné, de l'humour absurde, et des versets d'avant-garde. Une irruption sur la scène littéraire qui reste l'une des belles surprises de la rentrée 2009, et qu'a justement couronnée le prix du Premier roman. Sauvagement jouissif.

Drôle de type, ce Jocelyn Bonnerave. Ethnomusicologue, musicien et écrivain, il recroise ses diverses activités avec une cohérence imparable. Son premier roman en témoigne, qui utilise la démarche anthropologique comme ressort dramatique et comique, se compose sur un rythme endiablé et laisse percer des séquences d'écriture en verset dont l'allégresse et la folie sont contagieuses. Un jeune anthropologue français (« A. l'anthropologue ») arrive dans une université américaine pour y étudier les nouveaux Indiens que sont les jeunes artistes d'avant-garde. Mais à son enquête scientifique va bientôt s'en mêler une autre, liée à la mort étrange d'une jeune étudiante… Outre ses performances formelles et les résonances profondes de son propos, Bonnerave livre un texte d'une irrésistible drôlerie possédant toute l'efficacité du polar. Rencontre.

Chronic'art : Vous êtes « ethnomusicologue » : comment définiriez-vous cette profession ?

Jocelyn Bonnerave : Je suis un ethnologue spécialisé. L'ethnologue s'occupe de comprendre le fonctionnement des sociétés ; or, aujourd'hui, ces sociétés n'ont pas besoin d'être forcément lointaines, on peut même étudier un quartier, par exemple, si bien que la frontière avec la sociologie n'existe plus vraiment. Je prends un biais particulier pour étudier le fonctionnement d'une société, à savoir la musique qu'on y produit (même si cela ne relève pas seulement de l'art musical), qu'il s'agisse de musique sacrée ou de comptines. Cela suppose un bagage double : d'être musicien, de connaître la musique, et d'avoir un savoir en sciences sociales. Et puis j'ajouterais aussi qu'il faut un talent littéraire. Lévi-Strauss et Leiris sont bien sûr de prestigieux exemples. Cela dit, je n'ai pas voulu faire une fiction ethnologique : j'ai voulu faire un roman qui utilise un personnage d'ethnomusicologue parce que ça me paraît être un personnage fascinant pour construire une histoire.

L'expérience américaine que vit ce personnage d'ethnomusicologue, vitest-elle semblable à la vôtre ?

Il y a tout une partie factuelle que je partage en effet avec ce personnage : lors de la seconde campagne de George Bush, je suis en effet parti en Californie travailler sur un musicien qui s'appelle Fred Frith (le Frank Firth du roman) et qui enseigne à Mills College, lieu que j'ai conservé pour le livre. Mais j'ai changé la plupart des noms des gens que j'évoque. Quand j'étais là-bas, il y avait Joëlle Léandre, qui est une contrebassiste française que j'ai transformée en « Joëlle Legendre ».

Il y a donc une dimension « roman à clés » dans votre livre ?

Oui, mais pas complètement. Je n'ai jamais rencontré de vrai roman à clés. Même La Princesse de Clèves, roman qu'il est inutile de lire (rires), on en parle comme d'un modèle du roman à clés. Mais il subvertit ce genre, puisque ce genre, on ne le rencontre en fait nulle part. Il est arrivé des trucs avec des gens qui existent, il y a eu des sensations très fortes pendant ce voyage, que je devais fictionnaliser pour les traduire.

Est-ce que l'appellation de votre personnage principal et narrateur, « A. l'anthropologue », est un clin d'oeil à « AA l'antiphilosophe », le personnage dadaïste créé par Tzara ?

Quand on commence à faire sortir des choses de soi en utilisant autre chose que sa raison, on convoque des matériaux troubles… Il y a des tas de choses auxquelles j'ai pensé en choisissant ce nom, et d'autres que j'ai traversées sans y avoir pensé et qui pourtant sont là. L'exemple que vous donnez est typique. Il y a aussi des questions pratiques, des questions « d'atelier ». Au départ, mon personnage s'appelait « Joe », et puis ça n'allait pas parce que c'était trop moi. Je l'ai donc appelé « J. » mais, désirant encore plus de distance entre ce personnage et moi, j'ai fini par choisir « A. », un « A. » qui évoque énormément de choses. D'abord, c'est la première lettre de sa fonction : anthropologue. C'est aussi la première lettre de l'alphabet, et il s'agit de mon premier texte. Et puis je me suis rendu compte que je tombais sur une série de « A » en écrivant ce texte : d'abord le délire de Leiris dans son abécédaire, qui sont des mots de la série « a » ; ensuite « Amérique » ; et bien sûr « Anthropologie ». A la fin, mon narrateur se retire à la campagne dans le Sud de la France, à la frontière de l'Aude et de l'Ariège : encore deux « a ». Tout n'est pas prévu au début, mais les choses s'organisent ainsi.

Il y a une logique interne qui apparaît au-delà des plans...

Oui, parce qu'il y a des impératifs pratiques, extrêmement concrets. Je pourrais développer aussi au niveau des impératifs de la mise en voix. Quand je passe à la performance et que je travaille avec un bassiste, on découpe le texte en fonction de la musique et on se retrouve avec d'autres contraintes, comme le fait que ce ne soit pas trop long, etc. Notre disque, qui reprend des textes issus du livre, paraît d'ailleurs en même temps que le roman, et s'intitule Indiens nouveaux. Mais Dada est une référence judicieuse.

Parce qu'on peut trouver un lien entre les expériences dadaïstes, la musique improvisée et votre propre esthétique littéraire, non ?

Il y a en effet un lien très clair entre la musique improvisée et Dada. Le lien entre technique musicale et technique littéraire est en outre quelque chose que j'ai à creuser. Et, clairement, j'ai voulu injecter de la musique dans la littérature. Quand les gens disent ça, ils pensent en général en termes de structure globale : composer un livre comme une symphonie, par exemple. Ou à une autre idée assez facile et mièvre : la musique des mots, ce genre de chose. Or, je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Tout ça, ce sont des vieilles lunes. Non, ce qui m'intéressait, c'était de travailler une question de rythme à l'échelle de la phrase, du paragraphe, et même de mettre des versets dans le roman. Dans notre formation littéraire occidentale, le découpage formel crucial, c'est la prose ou le vers. Je me suis rendu compte que je me foutais de cette distinction : je ne suis ni du vers, ni de la prose ; je suis du verset. C'est une distinction grecque, vers et prose ; or, moi, je suis plutôt hébreu. C'est Meschonnic qui m'a fait rejaillir ces questions de manière claire. Je suis de la même école que lui. Dans le verset, la question de la technique musicale n'est pas dissociable de la question de la technique verbale ; tout cela est lié au chant.

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Kiosque Chro #67

Chronic'art #67
Juillet / Août 2010

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