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Blog Ere de rien
Cannes 2007

Le sommeil et les films du sommeil

[27.05.07]
Cannes 2007

A Cannes plus qu'ailleurs, il faut se méfier du sommeil. A cause du sommeil en lui-même, qui inévitablement nous saisit dans la salle au bout de ce régime suicidaire que doit subir le festivalier (accumulation de films + soirées qui s'éternisent dans la nuit + alcoolisme mondain + chaleur écrasante au sortir des projections + bourdonnement incessant et à la longue anxiogène d'une foule compacte). On dira que ce n'est pas sérieux, que les films seuls importent et que du coup il importe de se coucher tôt. Certes, mais que voulez vous, le péché cannois par excellence est le péché de luxure. Quand on vous disait que le pire endroit pour voir les films était le Festival de Cannes...

Mais il faut se méfier du sommeil pour une autre raison : à cause des films eux-mêmes qui parfois ne se livrent pas si facilement, en particulier en fin de festival quand des myriades d'images on assailli nos yeux fatigués et nos cerveaux de moins en moins en alerte et passablement ramollis. Ce fut le cas hier du beau film de Naomie Kawase, La Forêt de Mogari, dont on est d'abord sorti dubitatif avant que, peu à peu, le film nous travaille jusque dans notre lit et prenne toute son ampleur au matin. L'accueil glacial réservé par la presse à l'issue d'une projection qui s'est terminée sous les sifflets et quelques applaudissements polis témoigne de ces jugements injustes et souvent vulgaires qui ternissent les films ayant le malheur de prendre leur temps, de refuser obstinément de livrer immédiatement leurs secrets. C'est ce que Jean-Claude Biette appelait les « films du sommeil », ceux qui ont besoin de temps pour cheminer en nous, a fortiori à Cannes, dans cet antre de la consommation instantanée. Pourtant, il ne fait aucun doute aujourd'hui que le film de Kawase est peut-être l'un des plus beaux du festival, sans doute plus beau que Shara qui à la revoyure est d'ailleurs un peu décevant, exception faite de la séquence finale en tous points renversante.

Dans La Forêt de Mogari, on suit donc une jeune femme et un vieil homme partis pour une balade dans la montagne et qui vont peu à peu s'enfoncer dans une forêt dense. Un deuil les a marqué tous deux et ce voyage, qui prend des allures de voyage intérieur, est l'occasion pour eux d'aller au bout de ce deuil. Rassurez-vous, on est très loin de la fiction édifiante et humaniste auquel ce pitch maison pourrait d'abord faire songer. Il y a là au contraire, derrière la réconciliation de façade, quelque chose qui a trait à la figuration de la folie, celle qui est motivée par la passion de l'autre quand cet autre a tragiquement disparu. C'est peu dire que Kawase nous a offert certaines des scènes et des plans les plus frappants du festival. Une jeune femme réchauffant un vieillard torse nu à la lueur d'un feu de camp, une cascade soudainement en furie dont on ne sait si elle est un fantasme ou une réalité, une pluie qui s'abat sur la forêt comme une poudre magique, un jeu de cache-cache dans les travées d'un champ de buisson : il ne fait aucun doute que Kawase est une cinéaste sensible et subtile dont le goût pour la picturalité n'est jamais pesant. Il faut voir comment Kawase utilise la caméra à l'épaule pour saisir combien il y a une pensée derrière, contrairement à beaucoup de films dont cette caméra portée masque à peine une absence de forme. Kawase a toujours l'air de vouloir creuser quelque chose, un sentiment, une image, comme si elle voulait débusquer ce que d'abord on ne voit pas. Sa caméra est une tête chercheuse sensitive, fébrile mais toujours droite (là où d'autres font juste n'importe quoi et ne cadre finalement rien du tout). Si on peut légitimement penser que le film ne nous dit pas grand-chose de passionnant sur la question du deuil, La Forêt de Mogari raconte par sa mise en scène ce que le scénario ne nous dit pas. N'est-ce pas là une preuve qu'on a affaire, au sens plein et fort du terme, à du cinéma ?

A l'inverse, Une Vieille maîtresse de Catherine Breillat est un peu décevant. Les aficionados de son cinéma (dont je suis) étaient en effet déçus tandis que les autres ont trouvé qu'elle a enfin calmé ses ardeurs provocatrices en livrant un bon film. A la vision d'Une Vieille maîtresse, on comprend que Catherine Breillat n'a jamais vraiment été une grande metteur en scène, mais que précisément tout l'intérêt de son cinéma passait par autre chose, une façon de composer des tableaux triviaux avec les corps, de filmer une parole crue, de fonctionner sur une essence de méchanceté qui donnait une vraie puissance à ses films les plus aboutis (36 fillette par exemple). Dans Une Vieille maîtresse, autant l'histoire est magnifique, autant les acteurs sont choisis avec un imparable sens du casting, autant le tout est filmé de façon assez plan-plan. A un moment donné par exemple, Catherine Breillat fait sortir un acteur (bien connu de Chronic'art…) du champ sans une once d'imagination. L'acteur sort en effet du champ, il remonte des escaliers puis elle coupe. Rien n'existe alors que l'obligation de terminer le plan. Tout le film est à l'avenant, même s'il est à d'autres égards plus intéressant. Demi teinte donc.

Quand au film de Sokourov, Alexandra, il m'a également un peu déçu au regard des autres films de l'auteur. Mais ce qu'il y a de toujours curieux avec les grands cinéastes, c'est que même lorsqu'ils réalisent des films mineur (au regard de leur filmographie), une pâte, quelque chose de solide et d'assuré transparaît toujours derrière la petite déception relative à l'attente considérable que ces cinéastes provoquent. Ce qu'il y a de plus beau ici ? Clairement la façon qu'il a de filmer les militaires, la façon qu'eux, en retour, ont de regarder la caméra comme des enfants (et certains, tout en étant des adultes, sont en effet très jeunes), ont de le regarder lui, dans un mélange d'interrogation enfantine et de séduction adulte. Là encore, pas certain que Sokourov dépasse la simplicité, voir la naïveté du propos (Alexandra, grand-mère de toutes les Russies ?), mais on doit aussi avouer qu'on s'en fiche un peu. Cette façon qu'il a de suivre cette grand-mère russe des deux côtés de la barrière (militaires russes et population tchétchène) a quelque chose d'assez envoûtant. Il faudra sans doute revoir le film à sa sorti car de tous ceux qu'on a vu jusque-là, c'est peut-être celui sur lequel on est le plus circonspect. Cela dit, on ne dormait pas quand on l'a vu puisque c'était à Paris, avant que ne commence le festival. Aucune excuse donc.

Jean-Sébastien Chauvin

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Chro #35